Après Charlie: la politique de la ville, des moyens sans fins

par Thierry Paquot

 

Paris le 7 janvier 2015 vers 11h30: Chérif et Saïd Kouachi pénètrent dans les locaux de Charlie-Hebdo, hebdomadaire satirique, et assassinent tous les présents. Le fracas des kalachnikov résonne encore dans l’immeuble et dans les oreilles de celles et ceux qui n’imaginaient pas un tel massacre, tant la guerre leur semblait loin. Et puis on ne tire pas sur des gens désarmés, pacifistes de surcroît ! C’est le monde à l’envers ! Pourquoi tant de haine ? Tout a été écrit sur Saïd né en 1980 et Chérif né en 1982, orphelins, élevés à Treignac dans une institution financée par la Fondation Claude Pompidou, qui basculent dans l’islamisme radical suite à leur rencontre avec Farid Benyettou, le leader du groupe des Buttes-Chaumont, dont les membres sont recrutés dans la mosquée Adda’wa, rue de Tanger.

Montrouge le 8 janvier vers 8h : une policière est tuée et un agent de voirie blessé par Amedy Coulibaly, né en 1982. Élevé à la Grande-Borne à Grigny, Amedy devient délinquant, alterne séjours en prison, braquages et petits trafics, avant d’adhérer à la vision islamiste que lui inculque Djamel Beghal, et de s’improviser djihadiste.

Porte de Vincennes le 9 janvier à 13h : trois clients et un employé d’une supérette casher, tous de confession juive, sont assassinés par Amedy Coulibaly, qui est tué par les forces de l’ordre en fin de journée. Les jours précédents il n’a cessé de circuler, de rencontrer ses complices et d’assurer le départ de sa femme Hayat Boumeddienne, vraisemblablement pour la Syrie.

Ces actes, qualifiés unanimement de « barbares » par les médias et la classe politique, sont indiscutablement prémédités et même si seule la volonté d’exterminer l’équipe de Charlie Hebdo a été revendiquée par Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), il est impossible de ne pas les apparenter et d’y voir l’ombre de terroristes se revendiquant de l’islam.

Si les services secrets étatsuniens les avaient fichés comme « dangereux », la police française semblait plus laxiste. Depuis, elle redouble d’énergie pour contrôler toute la population au nom de la sacrosainte sécurité. Comme ces trois terroristes sont musulmans et d’origine algérienne et malienne, ils ont vite été catalogués « jeunes de banlieue » et, par l’habituelle pratique de l’amalgame, associés à la « crise des cités », à l’improbable intégration, à l’insuccès de « la politique de la ville ». Faut-il ajouter ces dates macabres à la liste, déjà longue, des « violences urbaines » qui jalonnent l’histoire française depuis près d’un demi-siècle ? On ne s’en souvient pas toujours, mais déjà, en 1972, des rodéos, des voitures incendiées, des échauffourées entre policiers et jeunes, des « caillassages » d’autobus, secouaient la ville de Vaulx-en-Velin. La suite est connue : Villeurbanne en 1976, les Minguettes à Vénissieux en 1981 et ainsi de suite jusqu’à présent, en passant par Clichy-sous-Bois où, le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré, poursuivis par la police, se cachent dans un local EDF et y sont électrocutés.

La chanson témoigne que quelque chose ne va plus, les Massilia Sound System chantent que « leur ville est malade » en 1997 et un an plus tard, NTM éructe dans Odeurs de soufre : « Qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? Juste d’être un peu plus nombreux… ». Ce que le cinéma montre depuis plusieurs années déjà avec De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau, 1988), L’amour (Philippe Faucon, 1990), La haine (Mathieu Kassowitz, 1995), Raï (Thomas Gilou, 1995), Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, 1996) ou encore La squale (François Genestal, 2000). Ces images de grands ensembles de Bagnolet, Montreuil, Chanteloup-les-Vignes, Meaux (quartier Beauval, implosé en 2005), Garges-les-Gonesses ou encore de Sarcelles, Grigny et bien sûr Saint-Denis et La Courneuve évoquent la mise à l’écart et la désespérance. Ce cinéma ne filme pas seulement « la banlieue » (avec ses cages à lapin, ses parkings, ses galeries marchandes, ses autoroutes), mais un entre-deux-âges (l’adolescence) dans un entre-deux-lieux (pas vraiment une ville, pas vraiment Paris).

Au cours du terrible hiver 1954, l’abbé Pierre lançait sur les ondes son « Insurrection de le bonté ». Après un raz-de-marée de dons et une émotion collective, qui préfigurait celle d’après Charlie, tout retomba à plat et les promesses politiques s’estompèrent peu à peu. C’était sans compter sur l’opiniâtreté de l’abbé, ses réseaux et la détermination des Compagnons d’Emmaüs. Cet épisode, devenu aussi emblématique que le geste de Rosa Parks, noire américaine qui, le 1er décembre 1955, refusa de céder sa place dans le bus à un passager blanc, associe dignité et logement. Pourtant, cette bataille lancée par l’abbé Pierre a été perdue. Plus d’un demi-siècle après, force est de constater, avec amertume, que les SDF (sans domicile fixe) sont chaque année plus nombreux à survivre dans les rues et à y mourir… L’action exemplaire du DAL (l’association « Droit au logement » est créée en 1990 par Jean-Baptiste Eyraud et Jean-Claude Amara) ; la timide loi Besson qui instaure enfin le droit au logement, en 1990, comme un devoir de solidarité de la nation envers celles et ceux qui ne sont pas « dignement » logés) ; la loi Gayssot-Besson, dite aussi « SRU » (solidarité et renouvellement urbain) est votée en 2000 ; la loi Borloo et ses innombrables compléments, aménagements et dérogations, constituent une farandole incroyablement bigarrée de procédures, de financements et d’actions. Dans son article 55, la loi SRU, impose aux communes de plus de 3 500 habitants (1 500 en Ile-de-France) de posséder 20% de logements sociaux, celles qui n’affichent pas ce quota doivent construire ou payer une amende (peu élevée et pas toujours réclamée). Aussitôt la maire de Nogent-sur-Marne s’élève contre cet acte arbitraire, à ses yeux, et lance une pétition auprès de ses administrés…

Dans son rapport sur les banlieues, publié au lendemain de la Grande Guerre, Henri Sellier[1] suggérait que les communes « riches » subventionnent les communes « pauvres », sans aucun succès… L’égoïsme territorial a un long passé. Il faut attendre 2009 et le recours déposé par le maire communiste de La Courneuve, Gilles Poux, devant la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) face à ce qu’il nomme une « discrimination territoriale », pour que le débat sur les inégalités et les exclusions soit à nouveau activé. La loi française reconnaissait l’existence de discriminations et listait 18 critères (art. 225-1 du code pénal), dont la situation de grossesse, l’apparence physique, l’état de santé, le patronyme, l’orientation sexuelle, la religion, etc., mais elle ignorait la question de la localisation résidentielle. La Halde recommande donc d’ajouter ce critère de l’adresse. En effet, plus d’un candidat à un emploi mentionnant dans son CV une adresse située dans l’un de ces grands ensembles se voient écartés au profit d’autres venant de lieux jugés plus « calmes », moins « problématiques »… Il s’agit bien là d’une discrimination qui repose sur une stigmatisation « ordinaire ». Celle-ci se combine à d’autres formes d’exclusion (vis-à-vis des services publics, de l’école, des transports, etc.), qui renforcent le sentiment injuste de ségrégation (« On n’est pas comme les autres… ») éprouvé par certains, qui se trouvent, dès lors, dans l’impossibilité d’entrevoir une quelconque sortie…

Il y a un historique des « quartiers sensibles » (de leurs « soulèvements », d’abord présentés comme des « violences urbaines » à la fin des années 1970 et au début des années 1980, puis comme des « émeutes urbaines », vingt ans plus tard) qui se superpose à celui de « la politique de la ville », puisqu’il s’agit de la même préoccupation. Contrairement à ce qu’on pouvait espérer, le ministère de la Ville attribué à Michel Delebarre, en 1990, puis à l’homme-aux-affaires Bernard Tapie, en 1992, ne concerne que les banlieues dites « en difficulté ». Sa création est précédée, en 1977, à l’initiative de Jacques Barrot, secrétaire d’État au Logement, d’une commission interministérielle Habitat-Vie sociale (HVS) chargée de la réhabilitation du parc HLM et de la réalisation de quartiers dotés d’équipements collectifs et desservis par les transports en commun. En 1981 est publié le rapport d’Hubert Dubedout, Ensemble, refaire la ville. En 1982, c’est celui de Gilbert Bonnemaison sur la prévention de la délinquance qui est présenté. En 1983, l’architecte Roland Castro lance « Banlieues 89 », qui recense 400 « sites prioritaires » et 120 « quartiers en difficulté ». Un comité interministériel des villes se réunit en 1984. Quatre ans plus tard, Yves Dauge, maire de Chinon, est nommé premier délégué interministériel à la Ville. La même année 1988, un conseil national des villes (CNV) est mis en place pour subventionner les actions décidées par l’État et un comité interministériel des villes (CIV) est également constitué. Stéphane Hessel remet son rapport sur « le devoir d’insertion » et la Caisse des dépôts et consignations lance son programme « développement-solidarité ». En 1990, le Haut Conseil à l’Intégration fonctionne, la loi sur le droit au logement est votée, les états-généraux de SOS Racisme (fondé en 1984) ont lieu. L’année suivante, la loi d’orientation de la ville (LOV) est adoptée, Jean-Marie Delarue dirige la délégation interministérielle à la Ville…

Puis d’autres rapports sont rendus publics, d’autres milliards sont attribués pour ceci ou cela, d’autres morts sont comptés, d’autres « incivilités » sont commises, d’autres quartiers s’enflamment, d’autres discours solennels sont télévisés… Jamais on n’aura tant parlé de « Plan Marshall » pour les banlieues ! Plus personne ne sait qui est ce Marshall, mais dans la bouche des ministres de la Ville et des technocrates de droite comme de gauche, il renait tout auréolé de prestige, symbole de la « modernisation » du pays et de son entrée radieuse dans la société de consommation… À dire vrai, ce que l’Amérique nous a alors légué, c’est le terme de « ghetto » et son cortège d’inégalités sociales, de mépris et d’enfermement.

Le meilleur rapport s’intitule Banlieues en difficulté. La relégation (Syros, 1991). Il est signé par Jean-Marie Delarue qui, plus tard, avec la même attention et la même hauteur de vue, rédigera un rapport sur les prisons et la condition pénitentiaire – qui finira pareillement dans un tiroir. Le verbe latin relegare est traduit en français par « bannir » ; ses synonymes sont nombreux : « écarter », « abandonner », « déporter », « confiner », « assigner à résidence », « exiler ». Le contraire de la « relégation » est l’« accueil », l’« hospitalité », la « liberté ». On le voit, le mot est fort. Il dit bien cette situation complexe d’exclusion, qui entremêle des causes de natures différentes avec des manifestations variées qui ne sont pas vécues par tous de la même. Du guichet où le préposé vous ignore et vous humilie, à la politique d’ensemble que promeut le Premier ministre, le banlieusard lambda ne sait comment réagir. Souvent il ne comprend pas les formulaires, ne sait comment se comporter face à la directrice de l’école, à l’inspecteur de police, au travailleur social, au conseiller de pôle-emploi, au bailleur qui lui réclame des charges qu’il juge bien élevées, alors que l’ascenseur est encore en panne… Il méconnait ses droits. Il ne se sent pas chez lui. Il a le cul entre deux cultures, deux langues, deux systèmes de valeurs. On le regarde de travers dans le RER comme dans les rues de Paris, lorsqu’il s’y aventure. Il n’est bien qu’à la mosquée et encore, parfois des jeunes barbus excités exhortent les croyants à la haine ! Il est venu en France pour travailler, nourrir sa famille et permettre à chacun de ses enfants d’étudier et d’avoir un métier reconnu et digne. Il ne veut pas d’histoire… Ses fils le croient faible, craintif, suiviste. Eux parlent de vengeance et veillent à ce que leurs sœurs ne sortent que voilées…

Dès les premières mesures en faveur des habitants des quartiers sensibles (conventions de développement des quartiers, contrats de ville, zone d’éducation prioritaire, contrats emploi-solidarité, opérations « Prévention été », « banlieue verte », « Quartiers lumières », « Cafés-musique », « Carrefours-jeunes », régie de quartiers en faveur des chômeurs, plans locaux d’insertion, programmes de prévention de la délinquance, ouverture de Maisons du citoyen, grands projets urbains avec concertation…), les effets attendus s’avèrent flous, incertains, imparfaits, comme si ces actions n’embrayaient pas vraiment sur la vie quotidienne pour l’améliorer, malgré les sommes qu’elles mobilisent et surtout les énergies, les compétences et le dévouement de celles et ceux qui, sur place, se donnent entièrement. Au-delà des milliards de francs et de millions d’euros dépensés (il faudra bien un jour établir une comptabilité critique de ces plans successifs de « rénovation urbaine » et de « développement social » des quartiers ciblés), nous devons surtout comprendre le pourquoi de l’échec de cette « politique de la ville ».

Interrogé par Zakya Daoud, en 1993, sur ce qu’il faudrait faire[2], Jean-Marie Delarue constate que dès qu’on tire un fil toute la pelote se dévide. Alors que les actions sont sectorielles et que les habitants ne sont pas assez mobilisés, ces derniers ressentent l’État comme une « pompe à phynance » – pour reprendre l’expression du Père Ubu, et, de fait, les arcanes administratives, aux langages codés et spécifiques, sont souvent ubuesques… Delarue insiste sur la diversité des cas, qui appelle une diversité de traitements.

Je vais vous donner deux exemples. À Chanteloup-les-Vignes, en dépit d’efforts constants, on observe différentes manifestations, fortes, de mal vivre : c’est la mobylette qui tourne en rond jusqu’à 23 heures pour faire le maximum de bruit, c’est le fumigène dans le foyer culturel des jeunes, ce sont les vols, la drogue, le chômage ; toutes manifestations très visibles d’un sentiment de révolte. À l’opposé, il existe des villes moyennes de province qui m’ont laissé une pénible impression et dont on ne parle jamais : on n’y rencontre aucune manifestation publique, peu de toxicomanie et, pourtant, j’y ai vu une détresse plus forte qu’à Chanteloup-les-Vignes, j’y ai observé un phénomène de relégation qui suscite, par contrecoup, des comportements de renfermement (par exemple l’apparition d’un islam pur et dur qu’on ne constate pas à Chanteloup). Donc gardons le doit à la nuance et n’enfermons pas les gens dans des stéréotypes.

Au fil des années, d’innombrables bonnes idées ont été formulées, donnant lieu à des expérimentations, rarement poursuivies assez longtemps pour en corriger le tir, les réorienter ou les abandonner. Un exemple ? L’îlotier. Lors du colloque de Villepinte de 1999 consacré à la sécurité, des experts (Sophie Body-Gendrot, Dominique Monjardet…) insistent sur l’importance d’une présence familière de la police dans n’importe quel quartier. Cette « police de proximité » sera expérimentée dans 59 villes et quartiers promet le ministre de l’époque, Jean-Pierre Chevènement. Mais, en 2003, à la faveur d’un changement de direction de la police (Nicolas Sarkozy est alors ministre de l’Intérieur), l’îlotage disparaît. Il en est de même pour d’autres mesures concernant la santé, la culture, l’école…

La politique de la ville dispose de moyens tant financiers qu’humains, mais ne se donne aucune fin. C’est là que le bât blesse ! Il y a comme une redondance dans l’appellation même de « politique de la ville » : la ville (polis en grec) est le lieu par excellence de la politique, de la polémique, du désaccord. Ce que les décideurs (technocrates et élus) souhaitent mettre en œuvre relèvent de l’action sociale territorialisée. Là aussi sans disposer d’une approche transversale et réellement interministérielle. La velléité de saisir l’ensemble des problèmes qui se posent à une population n’embraye pas sur des modalités pratiques ad hoc. Ainsi, traiter l’emploi et l’habitat séparément s’avère inefficace pour l’un comme pour l’autre, le choix d’un chantier-formation, par exemple, pourrait à la fois, offrir un emploi et un logement… D’un côté, l’on souhaite et c’est louable, ne pas émietter les soutiens, aides et assistances, de l’autre, la division administrative du travail les maintient séparés. Pourquoi ne pas compléter l’action sociale par un volet civique et favoriser la laïcité. Pour cela, encore faut-il élaborer une règle qui vaille pour toutes les religions, au nom de l’égalité dite « républicaine ». Or l’islam a longtemps été secondarisée, ne disposant pour toute mosquée que de locaux communs d’un immeuble (le local à vélos) ou d’un pavillon reconverti en salle de prière… Dans une ville, comme dans tout pays démocratique, chaque croyance est respectée pour autant qu’elle respecte la liberté de culte et la liberté de ne pas croire.

Rêvons un peu. Le ministère du Travail devient celui des « Loisirs ». Le ministère de l’Écologie disparaît, il est inutile puisque l’écologie exige la transversalité, les interrelations et les processus et qu’enfin toute décision politique s’avère transministérielle. Le ministère de l’Agriculture (ou de la FNSEA, de l’Europe agricole et des Industries de l’agro-alimentaire !) se transforme en secrétariat d’État à la Transition agricole ; il s’agit d’abandonner le productivisme et d’encourager une agro-écologie (fermes bio, permaculture, circuits courts, réduction des cheptels de bovins et d’ovins, agroforesterie, agriculture urbaine, etc.) sur l’ensemble de l’Union européenne, ce qui nécessite de remettre à plat l’intégralité des systèmes d’aides, le choix des cultures à privilégier, la localisation des exploitations…

Si le modèle productiviste pour l’agriculture est condamné, il en va de même pour l’industrie et les services, d’où la création d’un ministère du Mieux Vivre. Impossible de ne pas prendre en considération l’urbanisation des mœurs qui touche toute la population de la planète. Dorénavant, nous sommes tous des urbains, certains plus que d’autres, du reste, ce qui ne signifie pas pour autant que nous soyons aussi des citadins. Le processus d’urbanisation connaît plusieurs vitesses et en laisse plus d’un sur le bas-côté de la route… C’est là, que se nouent l’intégration, la solidarité, l’hospitalité. C’est là que se dénouent les drames de l’exclusion, de la relégation, de la ségrégation. Les différences (âge, sexe, activité, origine géoculturelle, langue, croyance…) sont à valoriser comme autant de trésors collectifs. L’étrangeté de l’autre est la garantie de ma propre différence. La différence rapproche contrairement à cette idée, fausse et tenace, que seuls celles et ceux qui se ressemblent s’assemblent. Une ville, comme une société, est d’abord composite. Le langage populaire le confirme en disant qu’« il faut de tout pour faire un monde ». De tout. Même des ronchons, des réacs (pas trop !), des éternels insatisfaits, des donneurs de leçons, des Dieu-est-notre-père-à-tous, etc. Le conflit, le désaccord, la contradiction appartiennent pleinement à la vie politique de n’importe quelle communauté. C’est aussi là que s’enracine la possibilité non pas de faire un ensemble, mais de faire ensemble. Il faut alors du temps pour échanger, formuler, critiquer, imaginer. La citadinité est au local ce que la citoyenneté est au monde. Cela commence à l’école qui n’a rien prévu pour. Cela se poursuit dans sa cage d’escalier, dispositif qui n’en facilite guère le déploiement. Cela se conforte dans l’action municipale, qui se borne encore aujourd’hui à une démocratie-à-l’ancienne avec représentants élus des partis politiques et répartition des prérogatives au pourcentage des voix obtenues… Et je n’évoque ni l’entreprise, ni le bureau, ni l’hôpital, ni le stade… Une politique de la ville, digne de ce nom, c’est-à-dire une politique civilisationnelle, se construit inlassablement en ayant comme seul horizon celui de contribuer à ce que chacun, d’où qu’il vienne et quoiqu’il fasse et pense, ait sa place.

La colère est saine, elle prouve l’exigence de vouloir vivre décemment ses rêves, de ne pas se soumettre à la doxa, d’oser des alternatives, d’éprouver par soi-même un autre possible dont on se sent responsable. Tout individu qui tue pour se prouver que sa vie a un sens est déjà mort, il est déjà à-côté, il est irrémédiablement seul. Je ne peux indiquer les raisons d’une telle situation extrême et tragique : le déterminisme économique n’explique pas tout (fils de pauvre, je reste un déclassé sans un sous, donc je trafique, deviens dealer, puis caïd, du moins j’essaie….) ; l’habitus socioculturel ne justifie pas cette mécanique (issu de tel milieu, je ne peux m’en sortir, je sombre dans l’échec scolaire, puis le pli est pris, j’avance en reculant…) ; la pratique cultuelle ne fanatise pas systématiquement (je suis près à me sacrifier pour mon Dieu, à devenir un martyr et à tuer autrui); la domiciliation ne plombe pas irréversiblement (ce n’est pas de ma faute si je suis assigné à résidence dans cette HLM depuis ma naissance, j’y suis comme emprisonné, la seule façon pour partir d’ici consiste à faire sauter cet ici !).

Les faits sont têtus : tout enfant ne reçoit pas le même amour maternel, la même attention de son milieu familial, la même indulgence et ouverture d’esprit du corps enseignant, la même générosité de tout adulte. La société tout entière vante les valeurs guerrières, elle appelle à la conquête (de soi comme du marché !), à la victoire (de son équipe de foot comme de son entreprise…), à la stratégie et à la tactique, au siège, à la ruse, à la force, à l’ordre et à la discipline ! Désarmer la société revient à désarmer tous les esprits, à pacifier les relations entre humains et entre eux et le monde vivant. Le lecteur se dit que j’ai oublié les trois assassins et leurs complices, que je noie le poisson, que j’angélise la situation, que je les déculpabilise en attribuant leurs gestes à une sorte de fatalité produite par une société repliée sur elle-même, qui administre, surveille et punit, sans jamais imaginer son devenir, sans jamais prendre la mesure des aliénations vécues, sans jamais ouvrir des clairières dans les villes congestionnées comme dans leurs banlieues et les confins de ces dernières.

Une famille immigrée s’intègre lentement, au contact d’autres qui lui fournissent le mode d’emploi, mais aussi par imitation et par adoption progressive des « codes », du langage et des modes de vie. On ne naît pas ceci ou cela on le devient. Parfois difficilement, douloureusement, sans aide, et le chemin se révèle alors particulièrement accidenté. Les trois apprentis-djihadistes, devenus des assassins, n’ont certes pas pu emprunter la « voie royale » de l’intégration (famille déjà francisée, travail valorisant, réseau multiculturel actif…), aussi se sont-ils laissés embringuer dans une reconnaissance tordue et désolante au nom d’une religion dont la plupart des fidèles refusent cette version criminelle. Il est vrai que l’islam est une religion conquérante et qu’historiquement elle a commis bien des violences. Les livres saints des trois monothéismes ne sont pas destinés aux enfants de chœur… Les quartiers communautaires (Chinatown, Little Italy…) fonctionnent souvent comme étape d’intégration, tout en dotant chacun de leurs membres d’une identité culturelle forte. La France révolutionnaire a accueilli bon nombre d’étrangers dans les années qui ont suivi 1789, sans vraiment les associer, leur faire une place, fraterniser… Nous en sommes encore là : des principes généraux et généreux et une réalité qui traîne le pied et qui ne correspond aucunement aux intentions. La politique de la ville est l’héritière de cette générosité contrariée.

Alors, il n’y a rien à faire ? Cette « politique de la ville » se crispe sur ses propres dispositifs et n’accepte aucune réforme. Comme souvent, les forces sociales qui permettent de dépasser une situation bloquée viennent de l’extérieur. Ce qui ne désespère pas totalement les « banlieues » en déshérence, à la dérive, provient du hip-hop, du rap, du slam, de l’incroyable « bouillon de cultures » qui s’en dégage. La création facilite la reconnaissance, non sans mal. Un artiste tagueur n’a pas de nationalité, certes il peut se revendiquer de Bobigny ou de Trappe, c’est son trait qui parle, ses couleurs qui expriment, aussi bien son mal-être que sa volonté de s’en sortir… Un écrivain est d’abord un romancier ou un poète, avant d’être un migrant, un exilé ou un-e Arabe ou un-e Africain-e Ce sont les critiques, les éditeurs et les bibliothécaires qui les classent dans tel ou tel rayon. Ainsi avons-nous pu lire des écrivains « maghrébins », qui sont aussi français que vous ou moi, comme Amrouche, Ben Jelloun, Chraïbi, Yacine et tant d’autres. Par la suite, on a parlé de « romanciers issus de l’immigration » nés en France de parents venus d’ailleurs. Depuis peu, enfin, on lit des « romanciers des banlieues », Azouz Begag (Le Gône du Chaâba, 1986, Les chiens aussi, 1995), Faïza Guène (Kiffe kiffe demain, 2003), Mohamed Razane (Dit violent, 2006), Ahmed Djouder (Désintégration, 2006), Karim Amellal (Cités à comparaître, 2006), Dali Misha Touré (Les bleus de l’âme, 2011), Khalid el-Bahji (La nuit des étoiles, 2013), Zahwa Djennad (Tabou, confessions d’un jeune de banlieue, 2014), ou encore Rachid Santaki (La petite cité dans la prairie, 2008 et Business dans la cité, 2014). Ils ne revendiquent aucun ancrage local, pas plus du reste qu’une quelconque appartenance à une culture beure ou black. Ce sont des écrivains urbains dont le véritable pays se nomme « écriture ». Ils entrouvrent la porte. N’empêche que les morts de Charlie Hebdo et de l’épicerie casher certifient de l’impossible dialogue entre « cultures » et de l’inconnaissance irréductible d’autrui.

Thierry Paquot

 

Pour citer cet article :

Thierry Paquot (2015), « Après Charlie : la politique de la ville, des moyens sans fins », in L’Esprit des Villes, n°2, pp. 273-283, Gollion, Infolio.

 

[1]Henri Sellier (1883-1943), maire de Suresnes, sénateur de la Seine de 1919 à 1941, ministre de la Santé du gouvernement de Front populaire. Attaché à la cause de l’amélioration de l’habitat pour les populations défavorisée, il est l’auteur, en 1921, de La crise du logement et l’intervention publique en matière d’habitat populaire.

[2]Dans un remarquable numéro de la revue Panoramiques intitulé Intégration ou explosion ? Banlieues… (sous la direction de Catherine Withol de Wenden et Zakya Daoud), n° 12, 1993.

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