Occident: la fin de l’urbanisme

par Thierry Paquot

Nous vivons présentement la fin de l’urbanisme, ce moment occidental de l’urbanisation désormais planétaire. Né de la révolution industrielle et des transports mécaniques, l’urbanisme visait à organiser les territoires de la ville productive, à favoriser les relations entre les lieux de résidence et ceux dédiés aux activités économiques, il se présentait alors, en ces temps de scientisme, comme la « science des villes », reposant sur la fonctionnalité, l’efficacité, la rationalité, la rentabilité, la productivité.

En fait toutes les valeurs du capitalisme solide si bien décrit par Zygmunt Bauman dans ses différents ouvrages. Devenu liquide ce capitalisme (à dire vrai, plusieurs capitalismes cohabitent à l’échelle mondiale) n’a plus les mêmes attentes, il lui faut une mégalopolisation ici et un urbain diffus là, de plus en plus adaptable, flexible… L’urbanisme est au capitalisme industriel solide ce qu’est le salariat : d’abord sa base puis une gêne, lorsqu’il se transforme en capitalisme post-industriel liquide. En effet, depuis plusieurs décennies, ce qui n’a pas échappé à André Gorz par exemple (lire son essai, L’immatériel. Connaissance, valeur et capital, Galilée, 2003), le salariat – rapport social sur lequel se construit le capitalisme selon Marx – avec son cortège d’obligations (contrat de travail, durée du travail, protection sociale, retraite, etc.) apparaît comme une entrave au libre déploiement d’un capitalisme dégagé d’obligations contractuelles, qui bien souvent résultaient de luttes sociales (grèves, séquestrations, actions syndicales…).
Dorénavant, le capitalisme financier globalisé se libère du territoire et délocalise sans aucune gêne, il branche sur un plateau technique ses structures productives provisoires aux côtés d’une gare TGV, d’un aéroport, d’un centre commercial, d’un lotissement, d’une ville « historique », d’une université et de ses laboratoires, de services juridiques, comptables et communicationnels, qu’il débranche selon les humeurs des cotations boursières. Il est liquide en ce qu’il peut circuler facilement, n’ayant aucune attache. Les salariés constituent alors un handicap qui l’empêche de s’adapter à tout instant. Il préfère des chargés de missions, des précaires, des stagiaires, des intérimaires, des gens payés à la pièce, à l’heure… Il rompt entièrement avec la « culture d’entreprise » si profitable au capitalisme solide, qui voulait se subordonner à vie des salariés dévoués et accaparer leur descendance. Dorénavant, il embauche et débauche, localise et délocalise, forme et déforme. Plus personne ne sait qui possède quoi et qui ? Le capital n’est plus un stock de biens mais un flux, Picsou entassant avec délectation ses pièces d’or représente le capitalisme solide, désuet, daté, dépassé, celui de la ville avec son zonage, sa division spatio-sociale, ses « beaux quartiers » et ses « banlieues », ses capitaines d’industries souvent élus maires, fiers de leur région à l’identité figée, ses cités ouvrières… Le capitalisme liquide n’a que faire d’une telle responsabilité territoriale, il est hors-sol, ses patrons et cadres dirigeants ne s’installent pas localement en devenant des notables et en épousant les héritières, ils circulent au gré des opportunités spécifiques à leurs carrières, en cela ils réclament les mêmes décors urbains, des centres denses et tourés, des enseignes connues, des waterfronts, des tramways, des gated communities, des « événements » standardisés et des distractions contrôlées, des quartiers sécurisés, des hôtels de luxe, des « hauts lieux culturels »… Ces villes désertées de leur cité, sans esprit, semblables les unes aux autres, interchangeables, aseptisées, hygiéniques, vidéo-surveillées, ségréguées, homogénéisées. Ces « villes » rompent avec la longue histoire urbaine et optent pour des urbanités discriminantes, des aménités sélectives, des hospitalités à la carte. L’inégalité territoriale se trouve alors masquée par une égalité formelle. Tout lieu est alors nœud de pouvoirs, violence potentielle, catastrophe annoncée. Alors à quoi bon « planifier » quoi que ce soit si l’aléatoire devient la valeur suprême de la caste des décideurs ? Si l’on érige en dogme l’aménagement au détriment du ménagement, de ce « prendre soin » des lieux, des gens et des choses ? Avec les urbanisations accélérées de la Chine, de l’Inde, du Brésil et de l’Afrique, de nouvelles législations, procédures, règlements, dérogations, abus de pouvoir, corruptions, dessous de table, compromissions, avec la confiscation par une poignées de majors du BTP des chantiers, tant de construction de bâtiments que d’infrastructures, l’urbanisme change de nature, en cela il est fini, c’est-à-dire qu’il ne peut répondre à ce qui le dépasse, le sature, l’épuise. Est-ce bien ou mal ? La question se pose autrement. L’urbanisme de la ville productiviste est incapable de muter en un urbanisme soucieux de la question environnementale, ce que certains nomment « urbanisme durable » tant il est dépendant de ce qui fonde le productiviste, il est prédateur, pollueur, gaspilleur, énergivore ! Il ne veut que plus de mobilités, de consommations, de clusters, de tramways, de touristes ! Un urbanisme raisonnée et raisonnable, un urbanisme sobre et joyeux, un urbanisme pacifié et généreux sont des contres urbanismes ! L’urbanisme meurt de sa propre réussite : toute mégalopole, tout « grand » ceci ou cela, tout excès territorial, toute surconsommation d’énergie, toute incapacité à générer la territorialité de sa démocratie, le conduisent inexorablement vers sa mort ou sa survie en ersatz.On croit encore que la ville existe et que l’urbanisme participe à sa construction et son embellissement, c’est faux : l’urbanisation s’effectue sans les villes et contre les villes. Qui en prend la mesure ?

Thierry Paquot

Pour citer cet article:

Thierry Paquot (2014), « Occident: la fin de l’urbanisme », in L’Esprit des Villes, n°1, pp.38-39, Gollion, Infolio.

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